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Guy LEVEQUE / la Gitane du Sacromonte

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On dit que ses ancêtres étaient des « rois en espadrilles » et des « princesses en lambeaux de soie« . On raconte que la bas, sur les rives de l’Indus, les filles ont les yeux si noirs que quand une a les yeux bleus on l’étouffe dans les cendres pour chasser le mauvais sort. Elle ne sait pas d’où viennent ses ancêtres, on ne sait pas d’où ils sont partis, on sait qu’ils sont arrivés un jour de quelque part, de n’importe où.On dit qu’ils étaient plus libres que des chevaux sauvages, qu’ils n’ont jamais connu de murs ni de frontières, qu’ils ont toujours voulu la paix et qu’ils ont tant marché pour la garder.

On dit qu’ils dormaient dans les arbres pour en comprendre le langage, mais d’autres disent qu’ils s’y réfugiaient avec armes et bagages pour échapper aux gens biens qui les traitaient de chiens, et à leurs chiens qui déchiraient leur chair. On dit qu’ils lisent dans les cartes et les lignes de la main, qu’ils maudissent sur sept générations ceux qui tournent le dos quand ils tendent la main.

On dit qu’ils n’ont pas de patrie, pas de pays, pas de maisons. On dit qu’ils descendraient du premier des forgerons, mais aussi de Caïn ou de Marie-Madeleine, c’est pourquoi ils sont impurs. Ses cousins viennent de bohème, mais selon les pays qui les ont pourchassés, ils sont Gipsies, Manouches, Romanichels, Tziganes, Gitanos ou Zingari ; les hongrois les disaient pharaons. Cette mosaïque de tribus forme la grande famille des Roms.On les a dits voleurs de poules, espions des turcs, cannibales, ravisseurs d’enfants, empoisonneurs.

On dit qu’ils commercent avec Satan, qu’ils s’adonnent à la magie noire, qu’ils font cuire les enfants dans la glaise, qu’ils ont des pouvoirs maléfiques hérités d’Osiris. On les a battus, chassés, marqués au fer rouge, enfermés, exécutés.

On les a maudites avec Carmen : Les femmes disent qu’elle est laide, mais tous les hommes en sont fous et l’archevêque de Tolède chante la messe à ses genoux, car sur sa nuque d’ambre fauve se tord un énorme chignon qui, dénoué, fait dans l’alcôve une  mante à son corps mignon.

La gitane du Sacromonte ne veut pas le savoir, elle danse le flamenco pour faire partir le mauvais œil, danse comme ses sœurs Zelia, Sabrina et Sarah, danse comme sa mère.

La gitane du Sacromonte danse la danse qui lui ressemble, qui vient de partout et de nulle part.

 

Elle danse pour les gachos et les flamencos, pour les cavaliers fous aux cheveux couleur de nuit sans lune. Elle danse pour les hommes qui veulent se mettre dans son ventre, parce que c’est comme ça, parce qu’elle est faite pour eux. Elle danse le feu de camp dans le froid qui mord les joues des enfants, le châle déchiré par le chien du paysan, les dents qui manquent à la vieille qui radote à cause de tête qu’elle a perdu quand son ainé est mort, la lame du couteau qui partage le pain pas toujours quotidien, le garçon qui a mal au ventre parce qu’il devra passer quelques jours à l’école du village d’après, la fillette qui a mal au ventre parce qu’elle n’ira pas à l’école et que son ventre commence à ressentir des affaires de femmes.

Dans la cueva du Sacromonte, la gitane danse la lumière des plaines d’Andalousie, le souvenir du long chemin des rives de l’Indus. Elle danse l’âme damnée des ancêtres persécutés, l’eau qui les a chassés des rives , elle danse la beauté, la force, la grandeur, la vie, la prière, la peur, l’amour, la mort.

Elle danse la pluie sur le toit des roulottes, la nuit qui borde la terre par tous les cotés, la robe retroussée pour croiser la rivière, le vent qui se fend sur l’angle du chariot, le cheval qui transpire et blanchit son collier, les chiens qui aboient à l’entrée dans les villages, les villageois qui maudissent les étrangers en jetant des pierres aux chevaux.

Elle danse la musique mosaïque venue des andalous, des juifs, des arabes, des chrétiens….A quelques pas de l’Alhambra, la gitane du Sacromonte danse la magie de Granada. Ses mains virevoltent sur sa tète comme des papillons de nuit. Ses pieds frappent le sol , se révoltent, crient la colère et la peur des mauvais esprits. Son corps chaloupe, s’étire, glisse, se tord comme un serpent qui danse pour attirer sa proie. Ses reins ondulent et invitent à l’amour, sa poitrine se tend comme une offrande sous les plis de son corsage.

Elle déborde de beauté par tous les cotés. Sa peau a des reflets cuivrés, ses cheveux tutoient les ombres de la nuit. Ses pas sont amples, souples, elle arpente le monde et le met à sa mesure en refaisant le long chemin de ses ancêtres.

Le long chemin de la vie.

GUY LEVEQUE / http://vivreetecrire.fr

Écrit par lilith48 Lien permanent | Commentaires (0)

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